12 May 2021

PAROLES D’EXPERT : 3 questions à Luc GAUCHEZ

12.05.2021 Interview exclusive AEQUITAS & FIDES ©

Luc Gauchez,
Président,
AMAZART

Les défis de la logistique dans le monde de l’Art

Transporter des œuvres d’art et des objets de collection à travers la planète fait partie des logistiques les plus complexes au monde. Chaque transport est unique de par son point d’enlèvement et son point de livraison : B-to-B, B-to-C, C-to-B ou encore C-to-C. Les incoterms peuvent également différer d’un transport à l’autre pour un même client.

Toutes les difficultés d’accès possibles sont rencontrées dès que l’on travaille chez des particuliers. Après travaux, il peut même arriver que certaines œuvres d’art ne puissent plus sortir d’une résidence sans faire tomber une partie de mur. La taille et le poids de la pièce transportée peuvent nécessiter un convoi exceptionnel ou l’utilisation d’un hélicoptère.

La matière de l’œuvre peut être plus ou moins fragile. Les prises de décisions sont, à chaque fois, remises en question concernant la manipulation à nu et l’emballage : une œuvre d’art en métal de Bernar Venet, un canapé en verre de René Coulon, une horloge de haute joaillerie de Cartier, un lustre en verre de Murano, une table d’Yves Klein, une nana de Niki de Saint-Phalle n’auront pas la même approche. Chaque matière peut réagir à la chaleur, au froid, à l’humidité et aux vibrations.

La valeur peut atteindre des centaines de millions d’euros par pièce et la solution de transport doit permettre de minimiser toutes sortes de risques. Les œuvres d’art ne sont pas en libre circulation dans l’Union Européenne et les réglementations sont propres à chaque pays. Enfin, la définition même d’une œuvre d’art ou d’un objet de collection fait qu’il est unique, et donc irremplaçable en cas de perte ou de dommages.

1/ Quels sont les enjeux de la digitalisation dans ce secteur ?

La crise du Covid a accéléré la transformation digitale du marché de l’art avec plus ou moins de succès. Si nous remontions quelques années en arrière, nous nous apercevrions que la majorité des acheteurs d’œuvres d’art devait attendre la réception d’un devis pour valider leur achat. Pour être complet, ce devis devait passer par un prestataire français qui s’adressait à un agent à l’étranger, notamment pour inclure les frais d’installation qui peuvent nécessiter une visite technique chez le client final, préalable au devis.

Un pourcentage grandissant de ventes se fait directement sur le Internet.  Au niveau de la logistique des œuvres vendues, certains acteurs ont créé des logiciels de calculs automatiques des frais de transport avec emballage, assurance et déballage à l’arrivée, si nécessaire. L’avantage pour les clients est de pouvoir connaître le coût du transport, en amont de la vente, et de l’intégrer à leur budget d’achat.

Ces solutions peuvent être connectées au site internet du vendeur ou via des marketplaces spécialisées, relativement identifiables par tous. L’art en est encore à ses débuts de la digitalisation par rapport à d’autres secteurs d’activité.

De nombreuses solutions peuvent encore être apportées, notamment au niveau du Ministère de la Culture, pour dématérialiser entièrement les demandes de certificat pour l’exportation d’un bien culturel ainsi que pour les demandes de licence d’exportation.

2/ Quels sont les impacts sur l’environnement qui doivent être intégrés à la réflexion globale ?

La question environnementale devient de plus en plus sensible sur le marché de l’art. Depuis toujours, les acteurs de l’art, qu’ils soient professionnels ou privés, doivent suivre les règles très compliquées de la réglementation CITES, liée à la Convention de Washington.

Cette réglementation vise à protéger les espèces en voie de disparition. Il existe environ 33000 espèces protégées dans le monde réparties, en trois grandes familles : les animaux, les végétaux et les bois. La complexité de ce domaine pour l’art est que, pour chaque oeuvre d’art ou objet de collection, il faut se poser la question de savoir si l’une des matières composant l’œuvre est susceptible être soumise à la CITES. Une espèce peut ne pas être relever de cette réglementation aujourd’hui, mais le devenir dans quelques mois ou quelques années.

Il faut avoir le bon réseau de scientifiques pour reconnaître ces matières car seul le nom latin de l’espèce permet de définir les règles applicables aux ventes et aux transports des œuvres d’art concernées. Plus la planète se réchauffe, plus les espèces disparaissent et, donc, plus elles sont protégées.

La parfaite connaissance de la réglementation devient de plus en plus importante, d’autant qu’elle peut empêcher la libre circulation des œuvres d’art au sein de l’Union Européenne, voire même d’en interdire le commerce. La CITES est également rétroactive : par exemple, dans le cas d’une vente effectuée il y a plusieurs années, qui serait aujourd’hui jugée non conforme à la CITES, la détention de l’œuvre d’art concernée par le propriétaire actuel, ainsi que la revente, seraient illégales.

3/ Pourquoi la question de la formation est-elle aussi cruciale ?

La logistique est un monde complexe, où chaque spécialité possède ses spécificités. Il est compliqué de tout savoir sur la logistique des œuvres d’art lorsque que l’on n’est pas spécialiste du sujet. Et les sociétés opérant dans l’art ne possèdent pas forcément un service logistique.

Dans le cadre de la vente et du transport d’œuvres d’art et d’objets de collection, il convient de maîtriser également, en plus de la CITES, la loi sur le régime des plus-values des ventes d’œuvres d’art. Les ventes à partir de 5000 € de valeur peuvent être soumises à ce régime. Lorsqu’un intermédiaire organise une vente, il devient responsable de la collecte de cette taxe. Lors de l’exportation d’œuvres depuis la France en dehors de l’Union Européenne, cette collecte de la taxe forfaitaire sur la plus-value s’effectue via la déclaration en douane.

A ces particularités se rajoute le fait qu’une partie de l’activité d’œuvres d’art à l’international se déroule sous les régimes des admissions temporaires et des exportations temporaires. Sous le régime des exportations temporaires, si la taxe forfaitaire sur la plus-value est applicable, elle devra être cautionnée.

Le sujet devient encore plus complexe lorsqu’une société possède plusieurs établissements en Europe, ou à travers le monde, car les sujets fiscaux se rajoutent aux sujets douaniers.

D’où l’importance d’être en mesure d’intervenir sur tous ces sujets avec compétence, qu’elle soit externalisée ou non.

Ainsi, afin d’aider les acteurs du monde de l’art à découvrir tous les sujets tournant autour de la logistique des œuvres d’art, et les aider à identifier quels seront les sujets à développer par la suite, la formation des décideurs qui devront faire des choix liés à la logistique (directeur général, directeur financier, directeur des opérations, responsables logistiques, etc.) est incontournable.

Luc GAUCHEZ évolue dans le monde de l’art après 17 ans passés chez Christie’s en tant que Directeur du Service Transports où il a géré de nombreuses problématiques Supply Chain dans le cadre de projets complexes. Expert international dans le transport d’oeuvres d’art, Luc a créé Amazart. Son parcours dans le luxe a débuté par la gestion d’import/export pour les familles royales du Moyen-Orient.