Stéphane Poble

PAROLES D’EXPERT : 3 QUESTIONS A…

Interview exclusive AEQUITAS & FIDES (10/2021)

 

Luc Gauchez

Président, Amazart

 

« Les défis de la logistique dans le monde de l’Art » 

Le marché de l’Art comprend toutes les transactions d’œuvres d’art et il existe deux sous marchés : d’une part, le premier marché, celui de l’ensemble des œuvres vendues pour la première fois, d’autre part, le second marché, comprenant l’ensemble des œuvres qui sont revendues. Nous retrouvons ces deux marchés en maison de vente aux enchères, en galeries d’art traditionnelles, sur les plateformes de ventes en ligne, dans les foires d’art ou lors de ventes de gré à gré.

Sur ces marchés, la logistique, sujet crucial dans le processus-métier de tous les acteurs du marché de l’Art, comprend différentes étapes interconnectées les unes aux autres telles que le packaging, l’identification, le transport, le stockage, le déballage, la mise en place, mais aussi la traçabilité du processus complet, du départ à l’arrivée, et l’assurance du bien.

Transporter des œuvres d’art et des objets de collection à travers la planète fait partie des logistiques les plus délicates. Chaque transport est unique de par son point d’enlèvement et son point de livraison : B-to-B, B-to-C, C-to-B ou encore C-to-C. Les incoterms peuvent également différer d’un transport à l’autre pour un même client.

Toutes les difficultés d’accès possibles sont rencontrées dès que l’on travaille chez des particuliers. Après travaux, il peut même arriver que certaines œuvres d’art ne puissent plus sortir d’une résidence sans faire tomber une partie de mur. La taille et le poids de la pièce transportée peuvent nécessiter un convoi exceptionnel ou l’utilisation d’un hélicoptère.

La matière de l’œuvre peut être plus ou moins fragile. Les prises de décisions sont, à chaque fois, remises en question concernant la manipulation à nu et l’emballage : une œuvre d’art en métal de Bernar Venet, un canapé en verre de René Coulon, une horloge de haute joaillerie de Cartier, un lustre en verre de Murano, une table d’Yves Klein, une nana de Niki de Saint-Phalle n’auront pas la même approche. Chaque matière peut réagir à la chaleur, au froid, à l’humidité et aux vibrations.

La valeur peut atteindre des centaines de millions d’euros par pièce et la solution de transport doit permettre de minimiser toutes sortes de risques. Les œuvres d’art ne sont pas en libre circulation dans l’Union Européenne et les réglementations sont propres à chaque pays. Enfin, la définition même d’une œuvre d’art ou d’un objet de collection fait qu’il est unique et donc irremplaçable en cas de perte ou de dommages.

1/ Quels sont les enjeux de la digitalisation dans ce secteur ?

La crise du Covid a accéléré la transformation digitale du marché de l’Art avec plus ou moins de succès. Si nous remontions quelques années en arrière, nous nous apercevrions que la majorité des acheteurs d’œuvres d’art devait attendre la réception d’un devis pour valider leur achat. Pour être complet, ce devis devait passer par un prestataire français qui s’adressait à un agent à l’étranger, notamment pour inclure les frais d’installation qui peuvent nécessiter une visite technique chez le client final, préalable au devis.

Or, la crise sanitaire a contribué à accélérer la transition numérique des acteurs de ce marché. En effet, les foires d’art et les ventes qui se faisaient historiquement en présentiel ont toutes été annulées pendant la période de Covid qui a duré plusieurs mois. Il a donc fallu s’adapter et organiser ces rencontres sur un plan virtuel, via des événements déclinés sur un mode digital.

Ces « rencontres », entièrement numériques, ont présenté l’avantage de rapprocher les artistes de leur public, mais aussi de l’élargir. Loin de remplacer les traditionnels vernissages d’œuvres, la transition vers une plus grande digitalisation de ce métier permet un prolongement de la relation que les acteurs de ce secteur entretiennent avec leurs prospects et leurs clients.

Cela permet aussi de calibrer davantage leur offre et de réaliser des focus sur des ventes spéciales ou privées pour animer leur communauté. Ils touchent, par ce nouveau canal, un autre public, moins aguerri au monde de l’Art, qui apprécie l’instantanéité de l’information et sa transparence. Le frein de pénétrer dans une galerie est également levé par la consultation digitale, sans limite d’horaires, ni accueil obséquieux éventuel.

Un pourcentage grandissant de ventes se fait directement sur Internet.  Au niveau de la logistique des œuvres vendues, certains acteurs ont créé des logiciels de calculs automatiques des frais de transport avec emballage, assurance et déballage à l’arrivée, si nécessaire. L’avantage pour les clients est de pouvoir connaître le coût du transport, en amont de la vente, et de l’intégrer à leur budget d’achat.

Ces solutions peuvent être connectées au site Internet du vendeur ou via des marketplaces spécialisées, relativement identifiables par tous. L’Art en est encore au début de la digitalisation par rapport à d’autres secteurs d’activité et comporte des particularités qu’il faut intégrer dans la réflexion (dérégulation, spéculation, montant des transactions).

De nombreuses solutions peuvent donc encore être apportées, notamment au niveau du Ministère de la Culture, pour dématérialiser entièrement les demandes de certificat pour l’exportation d’un bien culturel ainsi que pour les demandes de licence d’exportation.

2/ Quels sont les impacts sur l’environnement qui doivent être intégrés à la réflexion globale ?

La question environnementale devient de plus en plus sensible sur le marché de l’Art.

On peut considérer que les impacts d’une œuvre sur l’environnement tout au long de son cycle de vie, de sa création à sa conservation ou à sa destruction, vont avoir un effet indirect sur l’environnement, en raison de son transport.

Intéressons-nous de façon plus illustrative à la CITES, la convention sur le commerce international des espèces de faune et flore sauvages menacées d’extinction, aussi appelée Convention de Washington, qui réglemente, depuis le 1er juillet 1975, le passage en frontières de quelques 35 000 espèces animales et végétales.

En effet, le Ministère de l’Ecologie affirme, qu’ « après la destruction et la fragmentation des milieux naturels, la surexploitation d’espèces sauvages constitue l’une des causes majeures de disparition de la biodiversité. »

Depuis toujours, les acteurs de l’Art, qu’ils soient professionnels ou privés, doivent suivre des règles très compliquées, notamment celles de la réglementation CITES qui vise à protéger les espèces en voie de disparition dans le monde, réparties en trois grandes familles : les animaux, les végétaux et les bois.

Le Ministère de l’Écologie précise que « l’objectif de la CITES est de garantir que le commerce international des animaux et plantes inscrits dans ses annexes, vivants ou morts, ainsi que de leurs parties et de leurs produits dérivés ne nuise pas à la conservation de la biodiversité et repose sur une utilisation durable des espèces sauvages. Le commerce international licite réglementé par la CITES représente plusieurs milliards de dollars par an. Il est encadré chaque année par des centaines de milliers de permis contrôlés en frontières qui certifient, au cas par cas, le caractère légal, durable et traçable du commerce des spécimens concernés. »

La complexité de ce domaine pour l’Art est que, pour chaque œuvre d’art ou objet de collection, il faut se poser la question de savoir si l’une des matières composant l’œuvre est susceptible d’être soumise à la CITES. Une espèce peut ne pas relever de cette réglementation aujourd’hui, mais le devenir dans quelques mois ou quelques années. Par exemple, au 1er septembre 2021, Singapour a décidé d’interdire les importations et exportations d’objets de collection composés d’ivoire d’éléphant, même si ces objets sont anciens.

Il faut donc avoir le bon réseau de scientifiques pour reconnaître ces matières car seul le nom latin de l’espèce permet de définir les règles applicables aux ventes et aux transports des œuvres d’art concernées. Plus la planète se réchauffe, plus les espèces disparaissent et plus elles sont protégées.

La parfaite connaissance de la réglementation devient alors de plus en plus importante, d’autant qu’elle peut empêcher la libre circulation des œuvres d’art au sein de l’Union Européenne, voire même d’en interdire le commerce. La CITES est également rétroactive : par exemple, dans le cas d’une vente effectuée il y a plusieurs années, qui serait aujourd’hui jugée non conforme à la CITES, la détention de l’œuvre d’art concernée par le propriétaire actuel, ainsi que sa revente, seraient illégales.

3/ Pourquoi la question de la formation est-elle aussi cruciale ?

La logistique est un monde complexe où chaque spécialité possède ses spécificités. Il est compliqué de tout savoir sur la logistique des œuvres d’art lorsque que l’on n’est pas spécialiste du sujet. Et les sociétés opérant dans l’Art ne disposent pas nécessairement d’un service logistique.

Dans le cadre de la vente et du transport d’œuvres d’art et d’objets de collection, il convient de maîtriser également, en plus de la CITES, la loi sur le régime des plus-values des ventes d’œuvres d’art. Les ventes à partir de 5000 € de valeur peuvent être soumises à ce régime. Lorsqu’un intermédiaire organise une vente, il devient responsable de la collecte de cette taxe. Lors de l’exportation d’œuvres d’art depuis la France en dehors de l’Union Européenne, la collecte de cette taxe forfaitaire sur la plus-value s’effectue via la déclaration en douane.

A ces particularités se rajoute le fait qu’une partie de l’activité d’œuvres d’art à l’international se déroule sous les régimes des admissions temporaires et des exportations temporaires. Sous le régime des exportations temporaires, nous pouvons avoir à gérer, de surcroît, la réglementation fiscale sur le régime des plus-values qui devra être cautionnée.

Le sujet devient encore plus complexe lorsqu’une société possède plusieurs établissements en Europe ou à travers le monde, car les sujets fiscaux se rajoutent aux sujets douaniers.

D’où l’importance d’être en mesure d’intervenir sur tous ces sujets avec compétence, qu’elle soit externalisée ou non.

Ainsi, afin d’aider les acteurs du monde de l’Art à découvrir tous les sujets tournant autour de la logistique des œuvres d’art et les aider à identifier quelles seront les thématiques à développer par la suite, la formation des décideurs qui devront faire des choix liés à la logistique (directeur général, directeur financier, directeur des opérations, responsables logistiques, etc.) est incontournable.

Dans le domaine de la logistique et du développement durable, les regards se tournent vers les transports et la réflexion s’attache, en partie, au report du mode routier vers des modes de transports multiples, durables, moins polluants, qui constituent une intermodalité à promouvoir auprès des chargeurs.

La dimension organisationnelle et globale de la logistique à travers l’ensemble de la Supply Chain est aujourd’hui une approche incontournable que doivent avoir toutes les organisations, y compris celles liées au monde de l’Art, qui doivent désormais mettre en œuvre une « logistique verte » ou « éco-logistique » reprenant les meilleures pratiques en matière de développement durable.

Luc GAUCHEZ évolue dans le monde de l’Art et des objets de collection. Après 17 ans passés chez Christie’s en tant que Directeur du Service Transports pour plusieurs pays où il a géré de nombreuses problématiques Supply Chain dans le cadre de projets internationaux complexes, Luc a créé Amazart afin d’amener un service de conseil haut de gamme et sur mesure. Expert international dans le transport d’oeuvres d’art, son parcours dans le luxe a débuté par la gestion de contrats de décoration import/export pour les familles royales du Moyen-Orient.